Adiorable Monsieur Simons
Un lundi d’avril, le monde entier apprit la nouvelle. Raf Simons, anciennement Jil Sander, arrivait chez Dior. Un lundi de juillet, demain, il présente sa première collection, celle de la haute couture automne-hiver 2012/2013, pour la maison parisienne. Portrait d’un autodidacte original et billet XVIIIe pour fêter ça.Par Patrick Cabasset et Constance Chaillet
Illustration Tomek Sadurski
Après l’annonce de la venue d’Hedi Slimane chez Yves Saint Laurent, c’est Dior qui affiche l’arrivée de Raf Simons à la direction artistique féminine de la griffe. De quoi booster la créativité parisienne tout en renouvelant son énergie. Un fluide dont aucun des deux ne manque. Mais si l’on connaît bien Hedi Slimane pour l’avoir vu évoluer chez Yves Saint Laurent d’abord puis chez Dior Homme, Raf Simons reste plus secret. Timide ? “C’est davantage une attitude de discrétion et de politesse, avance Romain Roz, l’attaché de presse parisien de la griffe masculine Raf Simons. Il n’est pas timide comme on le croit souvent, mais très retenu.” Jusqu’alors à la tête de sa propre collection de mode masculine, mais aussi de la griffe Jil Sander homme et femme, ce Belge né à Neerpelt en 1968 a eu un parcours professionnel plutôt atypique. Aucune poupée habillée dans son enfance, aucune école de mode plus tard non plus. C’est par le design industriel et le mobilier que ce garcon réservé issu d’un milieu populaire trouvera son chemin vers la mode.
“Ma mère a commencé à travailler dès l’âge de 15 ans et mon père est entré dans l’armée à 17 ans, déclare-t-il en 2004 à Graig Garett sur PaperCoffin.com. J’ai passé mon enfance à jouer dans une ferme avec d’autres enfants. Mais mes parents voulaient me donner une éducation. J’ai été au collège où j’ai fait du latin, du grec, des mathématiques… Dès l’âge de 16 ans, j’ai su que je voulais me tourner vers quelque chose de plus créatif. Mais je n’avais aucune idée qu’une école d’art ou même de mode puisse exister. J’étais dans un petit village perdu. Il n’y avait pas de culture. Il n’y avait rien. C’est sans doute aussi pourquoi tout ce que je fais – toujours – passe par la musique. C’était la seule échappatoire.” Au collège, il trouve un livre d’architecture qui indique quelles études poursuivre vers le design industriel. En visitant l’une des deux écoles possibles en Belgique, à Genk, il décide que c’est ce qu’il veut faire. Il s’y conforme durant trois ans. Au cours de sa quatrième année d’étude, deux stages en entreprises étaient obligatoires. Contrairement aux recommandations de ses profs, il choisit de tenter sa chance auprès d’un studio de création de mode, celui de Walter Van Beirendonck. Issu de la bande des 6 d’Anvers, celui-ci était alors un créatif adulé. N’ayant jamais touché à la mode, Raf fabrique un faux portfolio d’école. Malin, Walter ne le retient pas pour ses collages de couvertures d’I-D ou The Face rapidement découpées, mais pour son travail de dessinateur industriel, ses projets de meubles et d’objets. Avec Walt, Raf découvre l’univers de la mode créative et Paris. Il assiste pour la première fois à un show géant de Jean-Paul Gaultier et au troisième défilé de Martin Margiela, également formé à Anvers. Ce show présenté dans un terrain vague du 19e arrondissement sera une révélation : “C’était tellement émouvant, se souvient-il dans W Magazine. Tout le monde pleurait. Moi aussi. Martin est celui qui m’a décidé à faire de la mode. (…) Je connais ses modèles aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Je conserve ses archives parallèlement aux miennes.” Les collections d’Helmut Lang seront une autre source d’inspirations formatrices. Alors étudiant en style à l’Académie des beaux arts d’Anvers, Jurgi Persoons a rencontré Raf Simons en 1992 : “Il faisait encore des meubles à cette époque, mais suivait notre travail à l’Académie d’assez près et était déjà ami avec plusieurs étudiants. J’ai été marqué par son aptitude à créer des images, par son univers artistique et par son sens visionnaire du bon moment pour chaque idée.”
Bientôt conseillé par Linda Loppa, alors directrice de l’Académie d’Anvers, mais sans avoir jamais suivi ses cours, il se dirige vers la mode masculine. En 1995, sa première collection voit le jour. Inspiré par les photos de David Sims et les films de Larry Clark, il privilégie l’attitude sur le look. Raf s’adonne également aux castings sauvages, à la recherche des garcons vrais qui l’émeuvent. Sans barrières mentales ou références pesantes, il invente ainsi un discours esthétique inédit : “J’ai commencé non parce que je voulais être un designer qui dans les boutiques de mode du monde entier. Je voulais juste trouver une sorte de language qui me corresponde ainsi qu’à mon entourage, nous ne nous sentions pas bien dans ce qui était proposé. Et nous nous intéressions a la mode – nous la suivions – mais quelque chose manquait.” Depuis, le “quelque chose en plus” griffé Raf Simons séduit les spécialistes les plus pointus de la mode masculine. Et son style unique enrichit parfois de nombreux autres labels. En 2000, il décide de prendre une année sabbatique. À cette époque, il devient professeur de mode pour l’Université des arts appliqués de Vienne. Une activité annexe qu’il pratiquera durant cinq ans. “Comme c’était un travail en plus, j’ai décidé d’utiliser l’argent supplémentaire pour commencer à collectionner de l’art contemporain, et que des artistes de ma génération, indique Raf Simons à W Magazine. L’un des nouveaux venus était Sterling Ruby. C’est celui que je collectionne désormais le plus.”
Raf Simons à la fin de son dernier défilé pour Jil Sander (automne-hiver 2012/13)
Dès 2001, Raf reprend sa collection masculine et organise à Paris des shows toujours plus pointus. En juillet 2005, nouveau coup de théâtre : après avoir consolidé sa griffe dans le monde entier grâce à de nouveaux partenaires et lancé la ligne Raf by Raf Simons, il est engagé par Patrizio Bertelli (président du groupe Prada) afin de créer le prêt-à-porter masculin et féminin de Jil Sander. Dès le premier défilé, c’est un succès qui le fait entrer dans la cour des grands de la mode féminine. “Ses collections sont tellement perfectionnistes que j’ai longtemps cru qu’ils étaient deux, avoue Marie-José Jalou, présidente des Editions Jalou et directrice de la rédaction de L’Officiel. En allant le saluer en backstage de ses présentations je cherchais le deuxième… Peut-être l’association avec Simon & Garfunkel ! Et puis un jour, lors d’un défilé Chanel couture, nous nous sommes curieusement retrouvés assis autour de la même table. Je n’ai pu m’empêcher de le complimenter sur sa collection Jil Sander précédente, celle avec les robes frangées, présentée comme un happening d’art contemporain. J’y avais vu l’une des plus belles robes au monde. Depuis, toutes ses collections sont exceptionnelles, on y ressent un sens inouï de la perfection et une grande émotion.” Tout en respectant les codes que la fondatrice de la griffe de Hambourg avait développés depuis 1968, Raf Simons insuffle ici une énergie nouvelle. Comme Alber Elbaz chez Lanvin dans les mêmes années, son approche semble modeste. Il n’impose rien de trop personnel, tout en apportant une réelle modernité aux produits. Les racines de la maison sont visibles, mais les collections sont résolument d’aujourd’hui. Un exercice difficile qui, contrairement aux habitudes du milieu, fait davantage appel à l’ADN de la griffe qu’à l’ego de son designer…
Le final du défilé Jil Sander, automne-hiver 2012/13
“Ses idées se forment à travers un dialogue avec les autres, poursuit à ce sujet Romain Roz. Il prend le temps d’écouter ce qu’on veut lui dire, même s’il ne pense pas pareil.” “Il sait aussi créer des émotions avec ses collections, ajoute Jurgi Persoons, à travers des images fortes, touchantes et une approche rafraîchissante de la mode.” Ainsi, tous les spécialistes se félicitent de sa nomination chez Dior. A 44 ans, il va pouvoir ajouter, dès juillet prochain, la haute couture au registre de ses capacités. Christian Dior, qui avait lui même créé sa griffe à 41 ans – après une première carrière de galeriste –, ne lui en voudrait certainement pas de cette maturité, ni pour son parcours atypique… “L’authenticité est sans doute son principal trait de caractère, ajoute Jurgi Persoons. Aujourd’hui, je suis très content et enthousiaste pour lui. Fier aussi !”
“Sa dernière collection pour Jil Sander présentée à Milan était comme un pilote de ce qu’il pourrait faire chez Dior, conclue Marie José Jalou. C’était une telle évidence que ca aurait été dommage pour cette maison de ne pas utiliser un tel talent !”
(Tweet L'Officiel 2.7.12 12.08')
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